L’effacement des gauches

tsiprasAu moins, elles se seront toutes mises d’accord, les gauches. Elles sont toutes et sous toutes leurs formes éliminées de la compétition politique. Fini le sempiternel débat entre la gauche, l’extrême gauche, la gauche postcommuniste, la gauche sociale-démocrate, la gauche libérale, les écolos de gauche et ceux de gouvernement, et j’en passe. C’est fini ou sur le point de l’être… Elles sont toutes hors-jeu.

La grande défaite, c’est bien sûr celle du parti démocrate, c’est-à-dire de la gauche américaine. « Ah, mais ce n’était pas la vraie gauche », diront certains. On connaît cette antienne par coeur. Le Parti démocrate de Clinton, soutenue par Bernie Sanders, a échoué, comme Podemos et le PSOE en Espagne. La gauche espagnole divisée a dû céder le pouvoir à un régime politique décrié pour corruption. Pathétique, non ? La gauche anglaise a disparu de la vie publique britannique. Le SPD allemand n’a d’avenir tracé qu’avec la CDU et réciproquement. L’extrême droite monte.

À la logique du plus pur que moi tu meurs, les électeurs ont mis bon ordre. Ils ont renvoyé à la maison ceux qui, à force de ne pas s’entendre, sont devenus inaudibles. Qui parierait aujourd’hui sur Matteo Renzi en Italie, menacé par un échec au référendum, ou sur l’exécutif français ? Reste Syriza, qui gouverne contre son programme et les protestations populaires devant le parlement à Athènes. J’oubliais les altermondialistes, qui, c’est exact, n’ont pas eu le pouvoir en Europe mais ont tellement parié sur le Venezuela de Chavez que nul n’ose plus en parler. Les longues files muettes devant les magasins d’alimentation exigent de faire silence. Les images parlent… L’un des pays les plus riches d’Amérique latine pourtant.

Et le rouleau compresseur du nationalisme anticosmopolite poursuit son avancée, qui restera inexorable tant que les gauches auront l’anathème à la bouche et se priveront d’un inventaire sérieux de leurs carences et de leur déni des réalités : quel système social dans le marché mondial ? Quelle civilisation humaine à l’heure de la mondialisation, des grandes migrations et de la crise climatique ?

En attendant, il va bien falloir que ces gauches, pourtant si vétilleuses quant à la plus infime divergence entre elles, se mettent d’accord et votent pour les droites contre… l’extrême droite – si elles y arrivent, en fixant des conditions. Lesdites droites, libérales avec trente ans de retard, et plutôt archaïques, en auront bien besoin.

Les nationaux-populistes sont en embuscade. Les réveils seront rudes.

Lire l’article sur TC

Le cygne noir d’Amérique

trumpÀ force de ne se parler qu’entre cygnes blancs et de n’observer qu’eux, on n’imagine pas l’existence d’un cygne noir, tant il est rare et bouscule les croyances les plus affirmées. Or Trump est un cygne noir populiste dans le monde des cygnes blanc démocrates.

Il siffle la fin du championnat internationaliste mettant face à face libéraux ravis d’une mondialisation enchantée et altermondialistes en quête d’une société rêvée des anges. Le bon gros nationalisme à pattes d’ours est de retour. On se faisait peur mais le monde – appelons-le bien-pensant – n’y croyait pas. Francis Fukuyama avait annoncé en 1992, à la suite d’Hegel, la fin de l’histoire, qui s’achèverait avec un accord général et euphorique de tous sur la démocratie comme terme ultime des systèmes politiques. Depuis, Fukuyama a publié un titre plus sombre, La Fin de l’homme. Réalisme ? Sagesse sans doute.

Donald Trump, c’est le type au gros derrière qui s’assoit sur la banquette du bus, éjecte la vieille dame dans l’allée, et ne s’excuse pas. C’est, élargi au pays le plus puissant du monde à cette date, un mantra unique : USA First, les États-Unis d’abord. Que le plus puissant l’emporte et chacun chez soi. Après tout, qu’est ce qui unit l’autocrate post-soviétique Poutine, l’identitaire chrétien Orban en Hongrie, le dictateur musulman Erdogan, la nationale populiste Le Pen, Boris Johnson et les nationaux insulaires du Brexit ? L’histoire, l’idéologie, les convictions ? Assurément non. Leur seul idéal, c’est « nous d’abord et chacun pour soi. On n’a de comptes à rendre à personne. Vous n’êtes pas content ? Dégagez ! » Ces gens-là ignorent civilités et grammaire. Ce vol de cygnes noirs, car ils sont nombreux, est porteur des plus sévères régressions et des menaces les plus lourdes. Leur dessein avoué est d’en finir avec le multilatéralisme de la Seconde Guerre mondiale, progrès pourtant sans précédent dans la civilisation du monde. Et tant pis si le climat flambe, si les monnaies sont prises de folie, si les réfugiés errent aux quatre coins du monde.

Mme Le Pen, qui a oublié d’être sotte, caractérise bien ce qui est en voie d’advenir : ce n’est pas la fin du monde, c’est la fin d’un monde. C’est, chers lecteurs et lectrices de TC, enfants du Concile et de la Déclaration des droits de l’homme, accrochés à l’idée de la famille humaine unique, c’est la fin de notre monde… Si nous laissons faire. La démocratie a des ennemis. Il faut les désigner et les combattre comme tels, sans angélisme. Il est grand temps. Une grande dispute commence. TC y prendra sa place.

Témoignage chrétien, l’œcuménisme en résistance.

Témoignage Chrétien est né de la guerre et dans la guerre. Ces Cahiers avec « une brochure à couverture grise » comme tentera de les disqualifier Philippe Henriot le chef de la Milice, sont publié en 1941. Leur objectif, résumé par le Père Chaillet, jésuite: « Frapper très précisément au cœur même de la doctrine nazie pour montrer en quoi elle est intrinsèquement une négation du christianisme et de l’Homme ».

Les Cahiers s’échangeront sous le manteau au risque des arrestations dans les rues de Lyon d’abord puis se ramifieront dans toute la zone occupée et au-delà. C’étaient les réseaux sociaux de l’époque. Chaillet avait été délégué par l’Episcopat pour rejoindre les Amitiés chrétiennes où se retrouvaient protestants et catholiques, anti vichystes, dont le Pasteur de Prury et la vaillante Germaine Ribière.

Témoignage chrétien fut fondé originellement, à quelques semaines près, par les jésuites du scolasticat de Fourvière, en confluence avec des protestants, les uns et les autres réunis dans le sauvetage des juifs. Pour cette raison, il ne se dénomma pas catholique mais bel et bien chrétien, se voulant immédiatement œcuménique. On le voit sur le titre du premier cahier de 1941 avec la formule de Gaston Fessard « France prends garde de perdre ton âme ». Un travail de collage artisanal sur la couverture substitue « in extremis » chrétien à catholique.

Les jésuites de Lyon furent les initiateurs. Les protestants de la Cimade, Madeline Barot, le pasteur Georges Casalis, futur animateur de TC, avaient déjà entrepris le travail de secours dans la clandestinité. Il faut lire, dans TC, le message de Pâques de Roland de Prury stigmatisant « ces braves gens réalistes qui attendent de voir comment les choses vont tourner pour se décider à prendre parti ». C’est une flamme ce TC-là. « Notre 18 juin spirituel » dira, de Londres, Maurice Schuman.

On ne dira jamais assez combien cette convergence a rehaussé encore ce monument de la fidélité chrétienne qu’était TC, comme l’écrivait Jacques Maritain. Car ce que ses fondateurs, cathos ou parpaillots, avaient compris, c’est que le nazisme menait une lutte à mort contre le christianisme. D’où un an auparavant ce mot enfin si juste et si fort de Pie XI auquel les catholiques résistants s’accrochèrent : « Nous sommes tous spirituellement des sémites ».

Quand le pape Francois va venir honorer, à Lund, le 500e anniversaire de la Réforme, et le nom de Luther, chacun saura que c’est dans les brumes de Lyon et les lumières de la faculté jésuite de théologie de Fourvière que les premiers liens entre chrétiens se sont tissés à TC.

TC vit encore et applaudit à l’initiative du pape jésuite marquant avec éclat une réconciliation à laquelle les Roland de Prury, détenu à la prison Montluc de Lyon, Henri de Lubac, fait cardinal, Moreau de Montcheuil, aumônier du Vercors, fusillé, et Pierre Chaillet, Juste entre les Nations à Yad Vashem avaient osé tout donner. Du Concile de Vatican II puis de Jean XXIII à Francois, tous les Papes ont contribué. L’Eglise réformée a fait l’autre moitié du chemin.

Dans cette phase si tourmentée de l’histoire du monde, alors que les musulmans, croyants comme nous dans le même Dieu des origines, s’entre déchirent, cette rencontre de Suède, marquage symbolique de la réconciliation, est une lueur de ce que rien n’est impossible à la paix pour qui la veut. Et qu’à la fin, comme le psalmodie ce magnifique chant protestant, sur une composition d’Haendel, c’est pour ces héros si modestes au doux visage de Jésus, et à lui seul, que reviennent « la gloire et la victoire. Pour l’éternité. »

Article paru dans Ouest-France, le 29 octobre 2016

I-Télé, une révolte éthique

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Les journalistes d’I-Télé entament leur 11e journée de grève. Le motif est simple. Ils ne souhaitent pas que M. Morandini mis en examen dans une affaire de corruption de mineurs et de mineurs aggravée soit embauché par la chaîne où ils exercent leur métier.

Certains diront, mais que faites-vous de la présomption d’innocence ? Justement elle est accordée à M. Morandini mais les facilités de l’époque, la dégradation ahurissante de sa colonne vertébrale morale font qu’aucuns, naïfs ou intéressés, assimilent ce principe à une remise de décoration.

Eh bien non ! Nul n’est présumé innocent, ni vous ni moi cher lecteur, sauf, sauf si des indices graves ou concordants de participation à une commission d’infraction n’aient entraînés votre mise en examen. Pour M. Morandini cette mesure est assortie d’un contrôle judiciaire l’interdisant de tout exercice de son métier en relation avec les faits reprochés.

Ce n’est donc pas un tableau d’honneur, n’en plaise à M. Morandini, à M. Bolloré son employeur. Et si des journalistes estiment que l’exercice de leur métier et leurs obligations déontologiques sont contraires au côtoiement d’une telle personnalité en effet cela prouve qu’ils ont une conscience, rien de moins. Chose rare en effet par ces temps. Claude Mauriac et Jean d’Ormesson avaient fait jouer en leur temps la clause de conscience pour ne pas continuer à paraître dans le Figaro acquis par Robert Hersant.

L’information est le pilier de la démocratie. Ceux qui en font leur métier ont des exigences d’indépendance. Les journalistes d’I-Télé, jeunes pour la plupart, font valoir que cette cohabitation nuit au crédit de la chaîne et ainsi à celui de leur travail. Cela s’appelle l’éthique.

Il s’agit d’un coup porté sans retenue à une rédaction par un actionnaire qui se moque de tout cela comme d’une guigne. C’est une très mauvaise nouvelle. A ce rythme-là M. Zemmour pourra porter son point de vue maurassien sans problèmes de coexistence avec M. Morandini.

Il y a longtemps, la romancière Françoise Sagan dénonçait une télévision de l’insignifiance. Celle-ci est au contraire devenue très signifiante.

M. Morandini ravi de ses 100 000 téléspectateurs le premier jour de son émission s’en joue lui aussi. Il tonitrue « Merci le peuple » en forme de doigt d’honneur à ses détracteurs. Ben voyons… Quant aux journalistes on leur ouvre grands les portes, vous avez une conscience ? Très bien, c’est combien ? Voilà, prenez et disparaissez. Et c’est pour cela que ce qui fut une grande chaîne pionnière dans les années 80 et capable des plus hautes traditions journalistiques ne se voit plus offrir à ses journalistes d’autre alternative que de se coucher ou de partir.

Lire l’article sur TC

Hannah Arendt, le monde et le désert

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Qu’est-ce la politique? C’est l’ultime rempart contre le populisme, les dictatures, le fascisme, les guerres, les haines. Hobbes, Arendt, Nietzsche ont tour à tour exploré les ressorts de ce qui nous sépare de la déshumanisation. Les relire est urgent et nécessaire.

« Serrés les uns contre les autres pour tenter de résister au froid, la tête vide et lourde à la fois, au cerveau un tourbillon de souvenirs moisis. L’indifférence engourdissait l’esprit. Ici ou ailleurs – quelle différence? Crever aujourd’hui ou demain, ou plus tard? La nuit se faisait longue, longue à n’en plus finir.» Telle est la Nuit d’Elie Wiesel, celle d’Auschwitz et de Birkenau. L’anéantissement de l’humanité et, depuis longtemps déjà, la fin de la politique.

On ne peut plus penser la politique sans gravité depuis les camps nazis d’Auschwitz, Birkenau, Buchenwald, Sobibor, Dachau, Ravensbrück, Mauthausen, Lublin-Majdanek, Treblinka, ni depuis les bombes larguées sur les villes d’Hiroshima et de Nagasaki. Ces abîmes sont sans fond. Nous savons maintenant, et pour toujours, sauf à ce que nous soyons décérébrés, à quel seuil de haine de soi le monde peut parvenir.

Le totalitarisme est inscrit dans les pires potentialités des sociétés humaines, précisément quand elles cessent d’être des sociétés. À cette question obsédante Hannah Arendt a tenté de répondre dans la plus grande partie de son œuvre. Qu’est ce qui est donné de l’homme, son héritage ou son fardeau, et de quoi est-il capable? C’est le sens de la somme des articles magistraux de la philosophe publiés de 1954 à 1959, réunis sous le titre Qu’est-ce que la politique ?

Le redoublement de la violence

Il n’est pas tout à fait exact de prétendre que nous aimons la politique comme on aime une forme musicale, un sport, un corps ou un jeu. On devrait dire «Pourquoi il faut défendre la politique» à une époque, en cette deuxième décennie du XXIe siècle, où l’on semble tellement la détester et où tant souhaiteraient s’en priver. Les mouvements populistes de la droite extrême la rejettent au nom d’une volonté de pureté xénophobe, antiélitiste, afin de reconstituer un peuple originel authentique, qui n’a pourtant jamais existé. Les nationaux populistes font sauter les ponts de la politique. Sous leur influence, les Britanniques, livrés aux populismes par la médiocrité de la classe politique, ont fermé la route de l’Union européenne. Ils se sont exclus et ils nous ont exclus. Depuis, les actes racistes se multiplient contre les Polonais dans tout le royaume, plongeant dans l’hébétude tous les ennemis «de gauche» de l’Europe qui dans leur détestation de la «finance diabolique» n’avaient manifestement pas su distinguer le bébé de l’eau du bain. Légèreté coupable. Le populisme, de droite et de gauche, exalte des peuples abstraits privés de toute parole et pratique politique relationnelle. Ils se fracasseront sur un pouvoir introuvable et redoubleront de violence.

La Révolution française contenait les prémisses des plus hautes intentions dans l’acception qu’en donne Arendt. La Déclaration des droits de l’homme de 1789 l’illustre. La Déclaration d’indépendance des États-Unis, aînée de treize ans de la française, avait néanmoins posé les limites du pouvoir souverain du peuple, sorte de limite que les insurgents s’étaient à eux-mêmes imposés. Alors que la Déclaration française a affirmé d’emblée la souveraineté du peuple et de ses représentants, par le jeu de la loi et sans limites, il a fallu 1958 pour enfin disposer d’un Conseil constitutionnel.

La guerre de Vendée en 1793 donne l’exemple de crimes multiples contre l’humanité, commis de part et d’autre durant la période révolutionnaire. Quatre années après l’adoption de ce grand texte d’émancipation de 1789, ce constat reste une énigme terrifiante, plus qu’une tache, l’aporie de la Révolution française. Pour Arendt, l’échec de la Révolution française est justement résumé par Carole Widmaier: «[…] mouvement de libération de la misère, elle n’a pas su créer d’espace pour les pensées et les actions et les paroles se fondant sur une conception apolitique, voire antipolitique, du peuple, comme peuple souffrant et peuple de volontés». Toute philosophie totalisante est réductrice et finalement asphyxiante. La politique restera sur le plan pratique toujours plus exigeante que la plus aboutie des constructions philosophiques.

La société sans classes, fin de l’histoire, signe aussi la fin de la politique. Le mot même de liberté perd tout sens – Lénine le reconnaissait –, puisqu’il n’y a plus ni dominés ni maîtres, et une administration impersonnelle se substitue au gouvernement. Le conflit a disparu, la diversité des opinons aussi. La politique est devenue inutile voire pire. Les camps de rééducation pouvaient ouvrir leurs portes. Si l’homme nouveau n’est pas à la hauteur, la société rédimée par la révolution ne peut en être tenue responsable. Une bureaucratie anonyme doit alors finir d’extirper du cerveau de l’homme les miasmes des temps révolus. Ou il faut le supprimer tout simplement. «La domination par “personne”, qui ne peut jamais être tenue pour responsable, est le danger de tous les instants de toute société fondée sur l’égalité universelle.»

Marx et Engels ne sont pas des penseurs totalitaires, mais le système inspiré de leur philosophie, de l’Union soviétique à la Chine, et au Cambodge, le fut. Le capitalisme, qui est né avec la démocratie libérale, est-il en voie de rompre avec elle? Une oligarchie mondialisée ne se substitue-t-elle pas subtilement aux démocraties nationales ou régionales? La fusion du post-communisme et du marché ne crée-t-elle pas un monstre, c’est-à-dire une forme de pouvoir non identifié jusqu’alors? Les populismes de toutes parts, la rue contre la loi des uns, les assauts xénophobes des autres concourent à affaiblir la démocratie, bête blessée harassée de tous côtés par la meute. Tiendra-t-elle? Qui ne le voit pas est atteint de la pire cécité, celle de celui qui ne veut pas voir.

La politique, le seul antidote contre la guerre

Le fascisme ne mérite pas d’être ausculté sur ce hiatus entre des intentions louables et leur expérience pratique désastreuse. Il ne prétend pas libérer et ce n’est donc pas au nom des promesses libératrices qu’il doit être questionné. Son projet est de purifier le corps social de ses «éléments parasitaires». Il est intrinsèquement destructeur. Dans le système nazi, un Juif n’avait aucune chance de survie. Le bourgeois chez Marx avait malgré tout une chance – même réduite – d’être «désaliéné». Il fallait cependant compter sur la compréhension de son geôlier ou de ses psychiatres. La mort par épuisement était finalement plus simple.

Nul ne peut convaincre par sagesse ou talent rhétorique l’ordre tyrannique et absolutiste. Les juges de Socrate ou ceux de Jésus ont répondu à leur questionnement par l’emprisonnement pour l’un et à la crucifixion pour l’autre. Le tueur de Daech ne répond pas aux questions, il met à mort et parfois s’immole. « Viva la muerte », hurlait le général franquiste Millán-Astray, le corps mutilé par les blessures de guerre, dans l’enceinte de la faculté de Salamanque à la face de Miguel de Unamuno.

C’est selon un postulat de Arendt aussi profond que vérifiable que la politique est fondée sur la pluralité des opinions. Y renonçant, elle détruit le monde et elle s’anéantit. La formule célèbre de Clausewitz, pour qui la guerre est la continuité de la politique par d’autres moyens, n’est pas exacte car, lorsque la violence devient la finalité de la politique, celle-ci est la première des victimes. C’est pourquoi le sens de la politique se rapporte à la vie et non à la mort. Elle est même pour Hobbes notre seul antidote, irremplaçable, pour prévenir la guerre de tous contre tous.

Dès que les hommes se réunissent, dit Arendt, le monde s’intercale entre eux et c’est dans cet «espace intermédiaire» que s’insinuent les affaires humaines, la politique: coutumes dans l’ordre privé, conventions dans l’ordre social, statuts lois et constitutions dans l’ordre public. Régler les affaires par la délibération mutuelle et la persuasion, entretenir entre eux des relations d’égal à égal, voilà pour les humains le sens de la politique. La politique, pour Arendt, c’est la liberté.

Toutes les constructions idéologiques niant ces relations entre humains, qui anéantissent la politique, sont des «tempêtes de sable, ces mouvements totalitaires» qui balayent «nos déserts», mot sans doute emprunté à Nietzsche: «Le désert croit, Malheur à ceux qui recèlent des déserts.» Le placebo de la psychologie moderne ou l’enfouissement numérique ne pourront au mieux que nous adapter à nos déserts qui sèchent notre liberté. Il n’existe pas de politique sans liberté et sans liberté nous ne transformerons pas le désert en un monde humain. Nous nous adapterons. «Nous nous échapperons du monde vers… n’importe quoi.»

Dans le cycle violent qui revient, la politique doit être défendue, et des «oasis» sont indispensables pour exister au singulier, «l’isolement de l’artiste, la solitude du philosophe, dans la relation intrinsèquement dépourvue de monde entre les êtres humains, comme celle de l’amour et parfois de l’amitié, quand un cœur s’adresse directement à l’autre comme dans l’amitié, ou quand l’entre  deux, le monde, s’enflamme comme dans l’amour. Si ces oasis n’étaient pas intactes, nous ne saurions respirer». Ce sont nos sources de vie, au prix incalculable, qui constituent nos facultés de résistance au désert.

Article tiré du n°3697 du 29 septembre 2016 de Témoignage Chrétien

Primaires et think tanks, le démantèlement des partis

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La semaine dernière, nous détaillions l’influence des primaires sur les partis politiques. Aujourd’hui nous complétons cette analyse avec leurs conséquences sur l’élaboration des idées, désormais hors partis, et la façon dont le système fait du vainqueur un débiteur.

C’est un fait, les partis ne sont plus ce qu’ils étaient. Les primaires poursuivent un lent et inéluctable processus de réduction de leur rôle comme de leur pouvoir et achèvent de les « cornériser ». Ce fait est bien connu aux États-Unis, où le parti en tant que tel n’occupe pas de place significative, sinon comme organisateur de campagnes et monteur de chapiteaux. Question : qui connaît le nom des présidents des partis démocrates ou républicains aux États-Unis ? Silence. Tout est dit.

En France, les sympathisants électeurs se substituent aux militants alors que telle n’était pas du tout la tradition française. L’impossibilité devenue chronique des partis à vivre « normalement », en accord avec leurs canons et l’éthique revendiquée, a achevé un processus né avec l’élévation du niveau culturel des citoyens et de la communication de masse.

Car les partis ne détiennent pas davantage l’expertise qu’ils n’expriment, à eux seuls, le suffrage universel.

Voyons les primaires. Il faut encore un parrainage d’adhérents et d’élus pour se présenter. C’est le dernier rempart, digue fragile dressée pour interdire l’entrée des électeurs dans le lit nuptial ; mais ils sont déjà dans la chambre à coucher. Combien de temps cela durera-t-il ? Demain, une pétition de 25 000 ou 50 000 simples électeurs sympathisants devrait suffire pour valider une candidature.

Voyons les idées. Les partis ont perdu le monopole de la production des idées programmatiques. Les idées naissent en dehors des partis, dans la société, dans les organisations professionnelles et associatives, à l’abri du risque corporatiste dans les clubs de réflexions, laboratoires de recherches ou think tanksdébarrassés de toute contingence tactique ou organisationnelle. La liberté intellectuelle indispensable y est totale alors qu’elle ne l’est évidemment pas dans les partis, eux-mêmes enjeux de pouvoir dans leur conquête du pouvoir.

Inconvénient que relevait récemment Jean-Marc Ayrault, les nominés à la primaire, éliminés du premier tour, négocient leurs voix, dont pourtant ils ne sont pas les propriétaires, et reviennent par la petite porte. Le président élu devient en quelque sorte l’obligé des recalés du premier tour, devenus ses alliés. Des ducs jaloux de leur pouvoir, sortes de nouveaux princes du sang, et non de féaux. Que pèse alors le Premier ministre, s’il n’a pas été lui-même candidat à la primaire, face à eux ? Le Conseil des ministres redevient un bureau national de parti lorsque la marée basse met à nu les récifs, sur lesquels on s’échoue… Restauration sournoise ? Affaissement de la primature dans tous les cas.

La fin des partis d’antan résulte de la remise en question du fait que la volonté pouvait s’affranchir des réalités. Les yeux se dessillent alors que les partis d’avant-garde s’effondrent avec la chute du communisme et que le gaullisme n’existe plus qu’en tant qu’imaginaire. Les adhérents des partis ne sont plus juchés sur l’oppidum du savoir. La politique s’élabore dans la société, dans ses lieux de réflexion, les électeurs désignent les candidats. Dernier privilège, les partis les sélectionnent encore, car si on peut agir en politique partout, on fait une carrière politique dans les partis, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Les partis gèrent les investitures comme la préfecture de Police attribue des licences aux chauffeurs de taxi. Bien des cadres de parti, il est vrai, s’en satisfont.

Nous sommes – enfin ! – entrés dans l’âge de la politique ordinaire. L’exaltation des congrès de parti, la grandiloquence suspecte et les rêves pour demain… tout cela est caduque, voire loufoque, et, surtout, cette sacralisation quasi théologique de la volonté, cette « métaphysique de la volonté » évoquée par Rosanvallon achève sa course. D’une certaine manière, la privatisation de la politique par les partis prend fin. La politique devient un bien public. Mais ce bien est périssable et, il faut le savoir, il a un ennemi mortel : l’apathie des citoyens.

Lire l’article de Témoignage Chrétien

Le burkini n’est pas une kalachnikov

Témoignage Chrétien, dont je suis le co-directeur, se définit en ligne comme « un site chrétien démocratique et fraternel ». Cet engagement, qui fut aussi celui de nos aînés dans la Résistance ou contre la Guerre d’Algérie, nous amène à dire haut et fort, aujourd’hui, que « la liberté religieuse est une liberté tout court ».

Que se passe-t-il ? Un grand nombre de maires du Sud-Est de la France comme celui du Touquet, dont il faut bien noter que beaucoup sont en pré-campagne électorale, prennent des arrêtés anti-burkini au point que cela devient une épidémie réglementaire, certains pour sanctionner, d’autres pour prévenir. Peut-être même verra-t-on des maires des communes non littorales prendre des arrêtés anti-burkini.

Les nécessités de l’ordre public peuvent justifier des restrictions aux libertés de circuler, de venir ou de stationner. Le Conseil d’Etat a, justement, posé les limites de ce type de mesures. Le droit de se vêtir comme on l’entend reste une liberté, et c’est la nudité publique qui constitue parfois même une infraction. Les mesures de restriction des libertés doivent être strictement nécessaires, limitées dans le temps et après que  les pouvoirs publics aient avoué n’avoir pas d’autre solution.

Sur le burkini, ne nous le cachons pas, il y a débat. Combien de musulmans expriment eux-mêmes leur réserve vis-à-vis des tenues vestimentaires des femmes musulmanes dont il est évident qu’elles obéissent à une tradition, voire à une injonction religieuse. Ce sont notamment les musulmans ayant supporté dans leur pays l’oppression d’une religion omniprésente qui l’expriment le mieux. Leur réaction est légitime. Il faut cependant prendre la mesure des choses et garder notre sang froid. Ce n’est pas le burkini qui tue mais les kalachnikovs qui mitraillent et les camions qui écrasent.

Les musulmans savent que dans tous les Etats où les conceptions les plus dogmatiques du Coran sont appliquées, hégémonisant toute loi civile, les femmes sont voilées, du simple voile au hijab ou à la burqa sans que l’on puisse distinguer ce qui relève de l’adhésion ou de la contrainte. La différence majeure dans notre pays est que l’Islam,  deuxième religion en nombre de fidèles, n’a pas ni ne peut prétendre à une quelconque hégémonie sur la société civile. La laïcité l’interdirait, Dieu soit loué …( !) Ce genre de question doit donc se manier avec une extrême prudence car l’allumette est toute proche du baril de poudre. Il y a quelques jours, une femme revêtant un simple voile, a dû se mettre en tenue de baigneuse sur les injonctions de trois fonctionnaires de police. Il ne s’agissait pas de burkini. Cette scène a fait le buzz et a été commentée avec une extrême sévérité par de nombreux medias étrangers qui ont vu là, justement, une atteinte aux libertés. Or, laïcité rime avec liberté.

Dans notre pays, qui a été crucifié par la violence des guerres religieuses intra chrétiennes, et 444 ans après le massacre de la Saint-Barthélemy dans les rues de Paris où, sur ordre de la Reine et de la Ligue catholique du Duc de Guise, 11.000 français protestants, ont été massacrés dans les rues de Paris, la question religieuse est évidemment très aigue. Si la laïcité prend aujourd’hui un tournant doctrinaire à son tour c’est peut-être en réminiscence de ce passé terrible où les protestants français ont été chassés du royaume par la révocation de l’Edit de Nantes en 1685. N’oublions pas non plus que du fait de leur appartenance au judaïsme des dizaines de milliers juifs de France ont été déportés dans les camps de la mort. Les juifs savent combien un antijudaïsme religieux ayant pris germe dans le monde chrétien, en violation patente de la règle évangélique fut un facteur de drame dans leur communauté et de honte pour ce pays. Témoignage Chrétien est né en 1940 de ce refus-là. La France paie encore le prix de ces massacres de masse où le fanatisme religieux, ou antireligieux, s’est accouplé à des stratégies de puissance et de destruction.

Aussi, devons-nous apprendre à vivre avec l’Islam et l’Islam apprendre à vivre en harmonie avec une société laïque. Certains voudraient, on le sent bien, qu’il soit invisible. C’est aberrant et M. Chevenement  dans cet appel incongru à « la discrétion » des musulmans apporte sa pierre à cette logique de mise en résidence surveillée de l’Islam en France. La religion n’est pas un fait strictement privé, et si chacun vit sa foi de façon singulière, c’est un fait social massif. Beaucoup se disent catholiques, protestants, juifs ou musulmans, par tradition familiale, culture ou fidélité communautaire, sans foi particulière ni même sans avoir examiné les ressorts de leur croyance. Voilà pourquoi il y a autant de demeures dans chaque grande religion et toute globalisation est un amalgame. Le nuancier des appartenances religieuses est un jardin anglais.

Avec la mondialisation et la modernité, l’Islam, comme le christianisme avant lui, est confronté à une modernité issue des Lumières alimentée par la science, les progrès techniques et les droits humains. L’Islam ne disparaîtra pas, il se modifiera et mieux vaut que les théologiens musulmans fassent leur travail comme les catholiques ont su le faire en leur temps de Saint Thomas d’Aquin à Pierre Teilhard de Chardin sans oublier l’abbé Grégoire, comme les protestants de Calvin et Luther jusqu’à Dietrich Bonhoeffer et comme les juifs qui ont tellement aimé la République car elle devait les défendre  contre la malveillance de l’antijudaïsme. Les irlandais catholiques ont trouvé aux Etats-Unis dans la révolution américaine et les Lumières le bouclier qui les a protégés du mépris de la violence haineuse dont ils furent victimes des protestants anglais, ils ont constitué depuis une grosse minorité libérale aux Etats-Unis.

Les grandes religions monothéistes n’ont d’avenir possible, souhaitable et acceptable qu’à la condition de s’hybrider dans un mouvement de dialogue entre elles et avec les autres religions. Elles sont en partage du même Dieu  et leur avenir est dans les sociétés démocratiques dont la laïcité française est une des formes, même si pas la seule. Des communautés peuvent en effet exister et même de manière visible. Le 15 août, les catholiques ont par milliers défilé dans les rues, sur leurs lieux de culte avec leurs étendards. Qui y a vu un problème alors que maintes fois les prières contraintes des musulmans dans la rue, privés de lieux de culte dignes, suscitaient la colère ?

Il existe un fond historiquement hostile à l’égard de l’Islam dans ce pays. Il ne s’agit que de lire les textes de Charles Maurras d’une violence qui n’avait d’égale que son style contre l’édification de la mosquée de Paris en 1927 édifiée en reconnaissance des soldats musulmans morts pour la France lors de la première guerre mondiale. Il est le vrai fondateur de la théorie du remplacement.  Il a été condamné à la Libération pour haute trahison à la réclusion criminelle à perpétuité et à l’indignité nationale…

Aucune enclave communautariste ne doit, certes, être acceptée dans notre pays. Quel est le sens de cela ? Tout groupe minoritaire nouvellement arrivé ou nié – qu’il soit ethnique ou même régional comme les bretons ou les corses, les minorités confessionnelles ou liées à des orientations sexuelles, voire les femmes elles-mêmes – se constitue d’abord en communauté pour s’inscrire progressivement dans la communauté nationale. C’est un passage obligé.

Le monde musulman, en recherche de paix, tirera profit de cette expérience singulière. Le monde entier  la saluera et puisque nous sommes si fiers de nous, et quelque fois à l’excès, alors oui et à ces conditions nous pourrons dire qu’elle était la marque du génie français.

Communauté n’est pas communautarisme, laïcité n’est pas cécité, religion n’est pas sectarisme. Et la liberté religieuse est une liberté tout court.

Les primaires, le pire des systèmes… à l’exception de tous les autres

hilary

Avant-goût des présidentielles, les primaires occupent largement l’espace politique et médiatique. Que ce soit sur les partis, la vie politique aujourd’hui ou le fonctionnement des gouvernements, elles ont des effets non négligeables et sont révélatrices de failles qui peuvent devenir béantes. Première partie de notre analyse sur ces désormais incontournables préélections.

Y en aura-t-il pour le PS et les écologistes ? Et comment se passeront-elles pour Les Républicains ? Je résume les abîmes de réflexion dans lesquels verse la profession médiatique. Une autre question reparaît aussi : les primaires ne tuent-elles pas la vie politique et les partis ? Étrange nostalgie d’un passé pas si glorieux que cela. Tout cela ne nous emmènera pas bien loin.

Ce sont les États-Unis qui, à la fin du XIXe siècle, installent cette formule de sélection des candidats au coeur d’un système franchement présidentiel. Il dure encore et les campagnes primaires de Trump et Clinton ont satisfait à la règle : on bat l’adversaire de son propre camp à grand renfort d’électeurs et l’on s’allie ensuite à lui en reprenant des éléments de son programme – c’est le cas pour Clinton et Sanders –, ou on les envoie au diable – c’est le cas, plus rare, pour Trump.

En France, disons-le tout net, les partis n’ont pas bonne presse. Ils se sont effondrés lors de la défaite de 1940, qui, tant pis pour la réécriture euphorisante souhaitée par M. Fillon, a révélé l’ampleur du désastre français et la pénétration du venin maurrassien. De Gaulle ne les estimait guère et était sans doute plus en accord avec Brossolette, personnage inspiré et héroïque, qui voulait absorber les partis de la IIIe République dans un grand parti de la Résistance. Homme de gauche, il fut exclu de la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO)… mais les nazis rendirent l’exclusion inutile. Moulin, héros immense, figure du radicalisme, les associa au sein du Conseil national de la Résistance. De Gaulle le soutint car c’était sa légitimité politique qui était en jeu. Sa raison parlait pour Moulin, mais son coeur était resté avec Brossolette. Dans la débâcle de 1958 et des guerres coloniales (que de débâcles ! et l’on s’étonne de la morosité française…), le retour de de Gaulle signa la capitis deminutio des partis, « expression du suffrage universel » et rien de plus. Et encore fut-ce une concession de de Gaulle faite à Debré. Mendès France, Cassandre inquiète, qui n’aimait ni les partis existants ni l’élection du président au suffrage universel, fut écarté par tous.

Les gaullistes créèrent autour de de Gaulle le Rassemblement du peuple français (RPF), qui devint avec l’Union pour la Nouvelle République (UNR) puis l’Union des démocrates pour la République (UDR) un parti ordinaire autour de Pompidou, concurrencé par la droite orléaniste giscardienne. Mitterrand ravit le PS à l’honnête Alain Savary pour en faire l’instrument de la prise du pouvoir présidentiel et de la marginalisation en son sein de son rival Michel Rocard. Bref, il ne resta plus que des partis formatés, devenu des machines de pouvoir au service des programmes dans le meilleur des cas et des ambitions personnelles dans la plupart des autres.

Nous en sommes là avec le tête-à-queue du congrès de Reims du PS et la folle équipée de l’UMP dans la désignation de son chef, les juges attendant aux portes. La présidentialisation du système a jusqu’au bout écrasé les dernières velléités des partis à servir de lieux de débat démocratique. Voilà pourquoi PS et LR ont choisi de se mettre à l’abri derrière leurs sympathisants pour retrouver par le nombre une efficacité ou du moins une légitimité qui avait disparu et que, selon moi, ils ont définitivement perdu sous les formes actuelles.

Reste le noyau des survivants de l’ère glaciaire, les partis césaristes à vocation autoritaire, le FN ou Debout la France à la droite extrême et, dans la gauche dite radicale, le Parti de gauche. Là, on ne discute pas, les chefs décident… mais n’est pas de Gaulle qui veut. Les primaires, décidément, c’est ce qui reste lorsque l’on a à peu près tout perdu.

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