Le burkini n’est pas une kalachnikov

Témoignage Chrétien, dont je suis le co-directeur, se définit en ligne comme « un site chrétien démocratique et fraternel ». Cet engagement, qui fut aussi celui de nos aînés dans la Résistance ou contre la Guerre d’Algérie, nous amène à dire haut et fort, aujourd’hui, que « la liberté religieuse est une liberté tout court ».

Que se passe-t-il ? Un grand nombre de maires du Sud-Est de la France comme celui du Touquet, dont il faut bien noter que beaucoup sont en pré-campagne électorale, prennent des arrêtés anti-burkini au point que cela devient une épidémie réglementaire, certains pour sanctionner, d’autres pour prévenir. Peut-être même verra-t-on des maires des communes non littorales prendre des arrêtés anti-burkini.

Les nécessités de l’ordre public peuvent justifier des restrictions aux libertés de circuler, de venir ou de stationner. Le Conseil d’Etat a, justement, posé les limites de ce type de mesures. Le droit de se vêtir comme on l’entend reste une liberté, et c’est la nudité publique qui constitue parfois même une infraction. Les mesures de restriction des libertés doivent être strictement nécessaires, limitées dans le temps et après que  les pouvoirs publics aient avoué n’avoir pas d’autre solution.

Sur le burkini, ne nous le cachons pas, il y a débat. Combien de musulmans expriment eux-mêmes leur réserve vis-à-vis des tenues vestimentaires des femmes musulmanes dont il est évident qu’elles obéissent à une tradition, voire à une injonction religieuse. Ce sont notamment les musulmans ayant supporté dans leur pays l’oppression d’une religion omniprésente qui l’expriment le mieux. Leur réaction est légitime. Il faut cependant prendre la mesure des choses et garder notre sang froid. Ce n’est pas le burkini qui tue mais les kalachnikovs qui mitraillent et les camions qui écrasent.

Les musulmans savent que dans tous les Etats où les conceptions les plus dogmatiques du Coran sont appliquées, hégémonisant toute loi civile, les femmes sont voilées, du simple voile au hijab ou à la burqa sans que l’on puisse distinguer ce qui relève de l’adhésion ou de la contrainte. La différence majeure dans notre pays est que l’Islam,  deuxième religion en nombre de fidèles, n’a pas ni ne peut prétendre à une quelconque hégémonie sur la société civile. La laïcité l’interdirait, Dieu soit loué …( !) Ce genre de question doit donc se manier avec une extrême prudence car l’allumette est toute proche du baril de poudre. Il y a quelques jours, une femme revêtant un simple voile, a dû se mettre en tenue de baigneuse sur les injonctions de trois fonctionnaires de police. Il ne s’agissait pas de burkini. Cette scène a fait le buzz et a été commentée avec une extrême sévérité par de nombreux medias étrangers qui ont vu là, justement, une atteinte aux libertés. Or, laïcité rime avec liberté.

Dans notre pays, qui a été crucifié par la violence des guerres religieuses intra chrétiennes, et 444 ans après le massacre de la Saint-Barthélemy dans les rues de Paris où, sur ordre de la Reine et de la Ligue catholique du Duc de Guise, 11.000 français protestants, ont été massacrés dans les rues de Paris, la question religieuse est évidemment très aigue. Si la laïcité prend aujourd’hui un tournant doctrinaire à son tour c’est peut-être en réminiscence de ce passé terrible où les protestants français ont été chassés du royaume par la révocation de l’Edit de Nantes en 1685. N’oublions pas non plus que du fait de leur appartenance au judaïsme des dizaines de milliers juifs de France ont été déportés dans les camps de la mort. Les juifs savent combien un antijudaïsme religieux ayant pris germe dans le monde chrétien, en violation patente de la règle évangélique fut un facteur de drame dans leur communauté et de honte pour ce pays. Témoignage Chrétien est né en 1940 de ce refus-là. La France paie encore le prix de ces massacres de masse où le fanatisme religieux, ou antireligieux, s’est accouplé à des stratégies de puissance et de destruction.

Aussi, devons-nous apprendre à vivre avec l’Islam et l’Islam apprendre à vivre en harmonie avec une société laïque. Certains voudraient, on le sent bien, qu’il soit invisible. C’est aberrant et M. Chevenement  dans cet appel incongru à « la discrétion » des musulmans apporte sa pierre à cette logique de mise en résidence surveillée de l’Islam en France. La religion n’est pas un fait strictement privé, et si chacun vit sa foi de façon singulière, c’est un fait social massif. Beaucoup se disent catholiques, protestants, juifs ou musulmans, par tradition familiale, culture ou fidélité communautaire, sans foi particulière ni même sans avoir examiné les ressorts de leur croyance. Voilà pourquoi il y a autant de demeures dans chaque grande religion et toute globalisation est un amalgame. Le nuancier des appartenances religieuses est un jardin anglais.

Avec la mondialisation et la modernité, l’Islam, comme le christianisme avant lui, est confronté à une modernité issue des Lumières alimentée par la science, les progrès techniques et les droits humains. L’Islam ne disparaîtra pas, il se modifiera et mieux vaut que les théologiens musulmans fassent leur travail comme les catholiques ont su le faire en leur temps de Saint Thomas d’Aquin à Pierre Teilhard de Chardin sans oublier l’abbé Grégoire, comme les protestants de Calvin et Luther jusqu’à Dietrich Bonhoeffer et comme les juifs qui ont tellement aimé la République car elle devait les défendre  contre la malveillance de l’antijudaïsme. Les irlandais catholiques ont trouvé aux Etats-Unis dans la révolution américaine et les Lumières le bouclier qui les a protégés du mépris de la violence haineuse dont ils furent victimes des protestants anglais, ils ont constitué depuis une grosse minorité libérale aux Etats-Unis.

Les grandes religions monothéistes n’ont d’avenir possible, souhaitable et acceptable qu’à la condition de s’hybrider dans un mouvement de dialogue entre elles et avec les autres religions. Elles sont en partage du même Dieu  et leur avenir est dans les sociétés démocratiques dont la laïcité française est une des formes, même si pas la seule. Des communautés peuvent en effet exister et même de manière visible. Le 15 août, les catholiques ont par milliers défilé dans les rues, sur leurs lieux de culte avec leurs étendards. Qui y a vu un problème alors que maintes fois les prières contraintes des musulmans dans la rue, privés de lieux de culte dignes, suscitaient la colère ?

Il existe un fond historiquement hostile à l’égard de l’Islam dans ce pays. Il ne s’agit que de lire les textes de Charles Maurras d’une violence qui n’avait d’égale que son style contre l’édification de la mosquée de Paris en 1927 édifiée en reconnaissance des soldats musulmans morts pour la France lors de la première guerre mondiale. Il est le vrai fondateur de la théorie du remplacement.  Il a été condamné à la Libération pour haute trahison à la réclusion criminelle à perpétuité et à l’indignité nationale…

Aucune enclave communautariste ne doit, certes, être acceptée dans notre pays. Quel est le sens de cela ? Tout groupe minoritaire nouvellement arrivé ou nié – qu’il soit ethnique ou même régional comme les bretons ou les corses, les minorités confessionnelles ou liées à des orientations sexuelles, voire les femmes elles-mêmes – se constitue d’abord en communauté pour s’inscrire progressivement dans la communauté nationale. C’est un passage obligé.

Le monde musulman, en recherche de paix, tirera profit de cette expérience singulière. Le monde entier  la saluera et puisque nous sommes si fiers de nous, et quelque fois à l’excès, alors oui et à ces conditions nous pourrons dire qu’elle était la marque du génie français.

Communauté n’est pas communautarisme, laïcité n’est pas cécité, religion n’est pas sectarisme. Et la liberté religieuse est une liberté tout court.