Primaires et think tanks, le démantèlement des partis

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La semaine dernière, nous détaillions l’influence des primaires sur les partis politiques. Aujourd’hui nous complétons cette analyse avec leurs conséquences sur l’élaboration des idées, désormais hors partis, et la façon dont le système fait du vainqueur un débiteur.

C’est un fait, les partis ne sont plus ce qu’ils étaient. Les primaires poursuivent un lent et inéluctable processus de réduction de leur rôle comme de leur pouvoir et achèvent de les « cornériser ». Ce fait est bien connu aux États-Unis, où le parti en tant que tel n’occupe pas de place significative, sinon comme organisateur de campagnes et monteur de chapiteaux. Question : qui connaît le nom des présidents des partis démocrates ou républicains aux États-Unis ? Silence. Tout est dit.

En France, les sympathisants électeurs se substituent aux militants alors que telle n’était pas du tout la tradition française. L’impossibilité devenue chronique des partis à vivre « normalement », en accord avec leurs canons et l’éthique revendiquée, a achevé un processus né avec l’élévation du niveau culturel des citoyens et de la communication de masse.

Car les partis ne détiennent pas davantage l’expertise qu’ils n’expriment, à eux seuls, le suffrage universel.

Voyons les primaires. Il faut encore un parrainage d’adhérents et d’élus pour se présenter. C’est le dernier rempart, digue fragile dressée pour interdire l’entrée des électeurs dans le lit nuptial ; mais ils sont déjà dans la chambre à coucher. Combien de temps cela durera-t-il ? Demain, une pétition de 25 000 ou 50 000 simples électeurs sympathisants devrait suffire pour valider une candidature.

Voyons les idées. Les partis ont perdu le monopole de la production des idées programmatiques. Les idées naissent en dehors des partis, dans la société, dans les organisations professionnelles et associatives, à l’abri du risque corporatiste dans les clubs de réflexions, laboratoires de recherches ou think tanksdébarrassés de toute contingence tactique ou organisationnelle. La liberté intellectuelle indispensable y est totale alors qu’elle ne l’est évidemment pas dans les partis, eux-mêmes enjeux de pouvoir dans leur conquête du pouvoir.

Inconvénient que relevait récemment Jean-Marc Ayrault, les nominés à la primaire, éliminés du premier tour, négocient leurs voix, dont pourtant ils ne sont pas les propriétaires, et reviennent par la petite porte. Le président élu devient en quelque sorte l’obligé des recalés du premier tour, devenus ses alliés. Des ducs jaloux de leur pouvoir, sortes de nouveaux princes du sang, et non de féaux. Que pèse alors le Premier ministre, s’il n’a pas été lui-même candidat à la primaire, face à eux ? Le Conseil des ministres redevient un bureau national de parti lorsque la marée basse met à nu les récifs, sur lesquels on s’échoue… Restauration sournoise ? Affaissement de la primature dans tous les cas.

La fin des partis d’antan résulte de la remise en question du fait que la volonté pouvait s’affranchir des réalités. Les yeux se dessillent alors que les partis d’avant-garde s’effondrent avec la chute du communisme et que le gaullisme n’existe plus qu’en tant qu’imaginaire. Les adhérents des partis ne sont plus juchés sur l’oppidum du savoir. La politique s’élabore dans la société, dans ses lieux de réflexion, les électeurs désignent les candidats. Dernier privilège, les partis les sélectionnent encore, car si on peut agir en politique partout, on fait une carrière politique dans les partis, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Les partis gèrent les investitures comme la préfecture de Police attribue des licences aux chauffeurs de taxi. Bien des cadres de parti, il est vrai, s’en satisfont.

Nous sommes – enfin ! – entrés dans l’âge de la politique ordinaire. L’exaltation des congrès de parti, la grandiloquence suspecte et les rêves pour demain… tout cela est caduque, voire loufoque, et, surtout, cette sacralisation quasi théologique de la volonté, cette « métaphysique de la volonté » évoquée par Rosanvallon achève sa course. D’une certaine manière, la privatisation de la politique par les partis prend fin. La politique devient un bien public. Mais ce bien est périssable et, il faut le savoir, il a un ennemi mortel : l’apathie des citoyens.

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