Hannah Arendt, le monde et le désert

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Qu’est-ce la politique? C’est l’ultime rempart contre le populisme, les dictatures, le fascisme, les guerres, les haines. Hobbes, Arendt, Nietzsche ont tour à tour exploré les ressorts de ce qui nous sépare de la déshumanisation. Les relire est urgent et nécessaire.

« Serrés les uns contre les autres pour tenter de résister au froid, la tête vide et lourde à la fois, au cerveau un tourbillon de souvenirs moisis. L’indifférence engourdissait l’esprit. Ici ou ailleurs – quelle différence? Crever aujourd’hui ou demain, ou plus tard? La nuit se faisait longue, longue à n’en plus finir.» Telle est la Nuit d’Elie Wiesel, celle d’Auschwitz et de Birkenau. L’anéantissement de l’humanité et, depuis longtemps déjà, la fin de la politique.

On ne peut plus penser la politique sans gravité depuis les camps nazis d’Auschwitz, Birkenau, Buchenwald, Sobibor, Dachau, Ravensbrück, Mauthausen, Lublin-Majdanek, Treblinka, ni depuis les bombes larguées sur les villes d’Hiroshima et de Nagasaki. Ces abîmes sont sans fond. Nous savons maintenant, et pour toujours, sauf à ce que nous soyons décérébrés, à quel seuil de haine de soi le monde peut parvenir.

Le totalitarisme est inscrit dans les pires potentialités des sociétés humaines, précisément quand elles cessent d’être des sociétés. À cette question obsédante Hannah Arendt a tenté de répondre dans la plus grande partie de son œuvre. Qu’est ce qui est donné de l’homme, son héritage ou son fardeau, et de quoi est-il capable? C’est le sens de la somme des articles magistraux de la philosophe publiés de 1954 à 1959, réunis sous le titre Qu’est-ce que la politique ?

Le redoublement de la violence

Il n’est pas tout à fait exact de prétendre que nous aimons la politique comme on aime une forme musicale, un sport, un corps ou un jeu. On devrait dire «Pourquoi il faut défendre la politique» à une époque, en cette deuxième décennie du XXIe siècle, où l’on semble tellement la détester et où tant souhaiteraient s’en priver. Les mouvements populistes de la droite extrême la rejettent au nom d’une volonté de pureté xénophobe, antiélitiste, afin de reconstituer un peuple originel authentique, qui n’a pourtant jamais existé. Les nationaux populistes font sauter les ponts de la politique. Sous leur influence, les Britanniques, livrés aux populismes par la médiocrité de la classe politique, ont fermé la route de l’Union européenne. Ils se sont exclus et ils nous ont exclus. Depuis, les actes racistes se multiplient contre les Polonais dans tout le royaume, plongeant dans l’hébétude tous les ennemis «de gauche» de l’Europe qui dans leur détestation de la «finance diabolique» n’avaient manifestement pas su distinguer le bébé de l’eau du bain. Légèreté coupable. Le populisme, de droite et de gauche, exalte des peuples abstraits privés de toute parole et pratique politique relationnelle. Ils se fracasseront sur un pouvoir introuvable et redoubleront de violence.

La Révolution française contenait les prémisses des plus hautes intentions dans l’acception qu’en donne Arendt. La Déclaration des droits de l’homme de 1789 l’illustre. La Déclaration d’indépendance des États-Unis, aînée de treize ans de la française, avait néanmoins posé les limites du pouvoir souverain du peuple, sorte de limite que les insurgents s’étaient à eux-mêmes imposés. Alors que la Déclaration française a affirmé d’emblée la souveraineté du peuple et de ses représentants, par le jeu de la loi et sans limites, il a fallu 1958 pour enfin disposer d’un Conseil constitutionnel.

La guerre de Vendée en 1793 donne l’exemple de crimes multiples contre l’humanité, commis de part et d’autre durant la période révolutionnaire. Quatre années après l’adoption de ce grand texte d’émancipation de 1789, ce constat reste une énigme terrifiante, plus qu’une tache, l’aporie de la Révolution française. Pour Arendt, l’échec de la Révolution française est justement résumé par Carole Widmaier: «[…] mouvement de libération de la misère, elle n’a pas su créer d’espace pour les pensées et les actions et les paroles se fondant sur une conception apolitique, voire antipolitique, du peuple, comme peuple souffrant et peuple de volontés». Toute philosophie totalisante est réductrice et finalement asphyxiante. La politique restera sur le plan pratique toujours plus exigeante que la plus aboutie des constructions philosophiques.

La société sans classes, fin de l’histoire, signe aussi la fin de la politique. Le mot même de liberté perd tout sens – Lénine le reconnaissait –, puisqu’il n’y a plus ni dominés ni maîtres, et une administration impersonnelle se substitue au gouvernement. Le conflit a disparu, la diversité des opinons aussi. La politique est devenue inutile voire pire. Les camps de rééducation pouvaient ouvrir leurs portes. Si l’homme nouveau n’est pas à la hauteur, la société rédimée par la révolution ne peut en être tenue responsable. Une bureaucratie anonyme doit alors finir d’extirper du cerveau de l’homme les miasmes des temps révolus. Ou il faut le supprimer tout simplement. «La domination par “personne”, qui ne peut jamais être tenue pour responsable, est le danger de tous les instants de toute société fondée sur l’égalité universelle.»

Marx et Engels ne sont pas des penseurs totalitaires, mais le système inspiré de leur philosophie, de l’Union soviétique à la Chine, et au Cambodge, le fut. Le capitalisme, qui est né avec la démocratie libérale, est-il en voie de rompre avec elle? Une oligarchie mondialisée ne se substitue-t-elle pas subtilement aux démocraties nationales ou régionales? La fusion du post-communisme et du marché ne crée-t-elle pas un monstre, c’est-à-dire une forme de pouvoir non identifié jusqu’alors? Les populismes de toutes parts, la rue contre la loi des uns, les assauts xénophobes des autres concourent à affaiblir la démocratie, bête blessée harassée de tous côtés par la meute. Tiendra-t-elle? Qui ne le voit pas est atteint de la pire cécité, celle de celui qui ne veut pas voir.

La politique, le seul antidote contre la guerre

Le fascisme ne mérite pas d’être ausculté sur ce hiatus entre des intentions louables et leur expérience pratique désastreuse. Il ne prétend pas libérer et ce n’est donc pas au nom des promesses libératrices qu’il doit être questionné. Son projet est de purifier le corps social de ses «éléments parasitaires». Il est intrinsèquement destructeur. Dans le système nazi, un Juif n’avait aucune chance de survie. Le bourgeois chez Marx avait malgré tout une chance – même réduite – d’être «désaliéné». Il fallait cependant compter sur la compréhension de son geôlier ou de ses psychiatres. La mort par épuisement était finalement plus simple.

Nul ne peut convaincre par sagesse ou talent rhétorique l’ordre tyrannique et absolutiste. Les juges de Socrate ou ceux de Jésus ont répondu à leur questionnement par l’emprisonnement pour l’un et à la crucifixion pour l’autre. Le tueur de Daech ne répond pas aux questions, il met à mort et parfois s’immole. « Viva la muerte », hurlait le général franquiste Millán-Astray, le corps mutilé par les blessures de guerre, dans l’enceinte de la faculté de Salamanque à la face de Miguel de Unamuno.

C’est selon un postulat de Arendt aussi profond que vérifiable que la politique est fondée sur la pluralité des opinions. Y renonçant, elle détruit le monde et elle s’anéantit. La formule célèbre de Clausewitz, pour qui la guerre est la continuité de la politique par d’autres moyens, n’est pas exacte car, lorsque la violence devient la finalité de la politique, celle-ci est la première des victimes. C’est pourquoi le sens de la politique se rapporte à la vie et non à la mort. Elle est même pour Hobbes notre seul antidote, irremplaçable, pour prévenir la guerre de tous contre tous.

Dès que les hommes se réunissent, dit Arendt, le monde s’intercale entre eux et c’est dans cet «espace intermédiaire» que s’insinuent les affaires humaines, la politique: coutumes dans l’ordre privé, conventions dans l’ordre social, statuts lois et constitutions dans l’ordre public. Régler les affaires par la délibération mutuelle et la persuasion, entretenir entre eux des relations d’égal à égal, voilà pour les humains le sens de la politique. La politique, pour Arendt, c’est la liberté.

Toutes les constructions idéologiques niant ces relations entre humains, qui anéantissent la politique, sont des «tempêtes de sable, ces mouvements totalitaires» qui balayent «nos déserts», mot sans doute emprunté à Nietzsche: «Le désert croit, Malheur à ceux qui recèlent des déserts.» Le placebo de la psychologie moderne ou l’enfouissement numérique ne pourront au mieux que nous adapter à nos déserts qui sèchent notre liberté. Il n’existe pas de politique sans liberté et sans liberté nous ne transformerons pas le désert en un monde humain. Nous nous adapterons. «Nous nous échapperons du monde vers… n’importe quoi.»

Dans le cycle violent qui revient, la politique doit être défendue, et des «oasis» sont indispensables pour exister au singulier, «l’isolement de l’artiste, la solitude du philosophe, dans la relation intrinsèquement dépourvue de monde entre les êtres humains, comme celle de l’amour et parfois de l’amitié, quand un cœur s’adresse directement à l’autre comme dans l’amitié, ou quand l’entre  deux, le monde, s’enflamme comme dans l’amour. Si ces oasis n’étaient pas intactes, nous ne saurions respirer». Ce sont nos sources de vie, au prix incalculable, qui constituent nos facultés de résistance au désert.

Article tiré du n°3697 du 29 septembre 2016 de Témoignage Chrétien