Le cygne noir d’Amérique

trumpÀ force de ne se parler qu’entre cygnes blancs et de n’observer qu’eux, on n’imagine pas l’existence d’un cygne noir, tant il est rare et bouscule les croyances les plus affirmées. Or Trump est un cygne noir populiste dans le monde des cygnes blanc démocrates.

Il siffle la fin du championnat internationaliste mettant face à face libéraux ravis d’une mondialisation enchantée et altermondialistes en quête d’une société rêvée des anges. Le bon gros nationalisme à pattes d’ours est de retour. On se faisait peur mais le monde – appelons-le bien-pensant – n’y croyait pas. Francis Fukuyama avait annoncé en 1992, à la suite d’Hegel, la fin de l’histoire, qui s’achèverait avec un accord général et euphorique de tous sur la démocratie comme terme ultime des systèmes politiques. Depuis, Fukuyama a publié un titre plus sombre, La Fin de l’homme. Réalisme ? Sagesse sans doute.

Donald Trump, c’est le type au gros derrière qui s’assoit sur la banquette du bus, éjecte la vieille dame dans l’allée, et ne s’excuse pas. C’est, élargi au pays le plus puissant du monde à cette date, un mantra unique : USA First, les États-Unis d’abord. Que le plus puissant l’emporte et chacun chez soi. Après tout, qu’est ce qui unit l’autocrate post-soviétique Poutine, l’identitaire chrétien Orban en Hongrie, le dictateur musulman Erdogan, la nationale populiste Le Pen, Boris Johnson et les nationaux insulaires du Brexit ? L’histoire, l’idéologie, les convictions ? Assurément non. Leur seul idéal, c’est « nous d’abord et chacun pour soi. On n’a de comptes à rendre à personne. Vous n’êtes pas content ? Dégagez ! » Ces gens-là ignorent civilités et grammaire. Ce vol de cygnes noirs, car ils sont nombreux, est porteur des plus sévères régressions et des menaces les plus lourdes. Leur dessein avoué est d’en finir avec le multilatéralisme de la Seconde Guerre mondiale, progrès pourtant sans précédent dans la civilisation du monde. Et tant pis si le climat flambe, si les monnaies sont prises de folie, si les réfugiés errent aux quatre coins du monde.

Mme Le Pen, qui a oublié d’être sotte, caractérise bien ce qui est en voie d’advenir : ce n’est pas la fin du monde, c’est la fin d’un monde. C’est, chers lecteurs et lectrices de TC, enfants du Concile et de la Déclaration des droits de l’homme, accrochés à l’idée de la famille humaine unique, c’est la fin de notre monde… Si nous laissons faire. La démocratie a des ennemis. Il faut les désigner et les combattre comme tels, sans angélisme. Il est grand temps. Une grande dispute commence. TC y prendra sa place.